Sous les toitures des paillottes, des pavillons, des gargotes et des palaces et à travers la toile et les médias conventionnels, bruissent toujours les échos des commentaires, des avis et des commérages consécutifs à l’adresse à la nation du président du Faso, Paul Henri Sandaogo Damiba le 4 septembre 2022, relatif au bilan d’étape de la reconquête du territoire national. Un discours livré entre deux faits à fort symbole : la date de la reconstitution de la Haute-Volta le 4 septembre 1947, et le lieu du discours, l’épicentre du phénomène terroriste dans notre pays, Dori, le chef-lieu de la région du Sahel.

Si les esprits les plus avisés et les plus réalistes n’en espéraient guère des miracles, les plus ingénus et ceux de mauvaise foi par contre ne cessent de manifester leur déception de ne pas voir dans cette adresse à la nation, des statistiques précises sur les zones conquises et le nombre de déplacés internes retournés dans leurs terroirs, si ce n’est tout simplement l’annonce de la fin du terrorisme, au bout de sept mois d’exercice du pouvoir militaire.

L’histoire du terrorisme dans le monde nous apprend que cette hydre à têtes multiples, lorsqu’elle prend pied dans un pays, ne peut pas être tuée en un tour de main. Le cas de l’Algérie qui a vécu la décennie noire dans les années 90, montre que nous aurons à vivre avec le phénomène terroriste pendant un certain temps. L’essentiel est de se mettre sur la bonne trajectoire en vue de son éradication. A cet égard, les autorités de la transition semblent tenir le bon bout : Le parachèvement de la mise en place des organes de la transition, la réorganisation de l’armée et la création des brigades populaires de vigilance, le compromis dynamique avec les instances sous-régionales, le dialogue avec certains combattants terroristes prêts à déposer les armes…, sont des mesures stratégiques appréciables qui commenceront sans doute à porter leurs fruits dans un avenir plus ou moins proche. Le prochain rendez-vous donné pour le début de l’année 2023 nous donnera vraisemblablement la vraie mesure de la situation, avec des résultats positifs ou négatifs que chacun appréciera pour en faire sa religion.

En attendant, l’impatience, la colère, le ressentiment, les invectives et l’agitation fébrile, aujourd’hui, n’apportent aucune plus-value dans le processus de restauration du pays dans ses limites territoriales que les forces de défense et de sécurité vaillamment luttent à assurer.

Ces derniers temps, le contenu des œuvres des chansonniers traditionnels sur la situation nationale  que nous avons pris le temps d’écouter est significatif à cet égard : « un pays où il fait bon vivre est un pays où les habitants vivent dans la bonne entente » ; « Les hommes politiques sont priés de s’entendre pour ne pas détruire le pays ; « utilisez votre savoir pour construire et non pour détruire le pays » …Telle est la substance des chansons traditionnelles entendues sur les ondes des radios de nos jours. Les chansonniers tradi-modernes eux aussi invoquent la cohésion sociale dans la lutte contre le terrorisme.

Certains intellectuels et hommes politiques et certaines associations de la société civile, à tort ou à raison, ont le cœur gros ces derniers temps. Et pour cause, ils en veulent à la transition car, ils se disent déçus de ses résultats en matière de lutte contre le terrorisme pour lequel il a pris le pouvoir. En outre, ils suspectent le régime de propos déplacés, irrespectueux et surtout de vouloir restaurer l’ordre ancien au profit du président déchu Blaise Compaoré, revenu récemment au Burkina et reparti en toute impunité, selon eux, alors même qu’il est condamné à perpétuité par la justice militaire. A cela il convient d’ajouter le péché originel des autorités actuelles qui se sont octroyées des salaires confortables en ces temps de vaches maigres où la misère est la chose la mieux partagée dans ce pays en agonie.

Le régime de la transition, avec une communication approximative, voire inexistante à certains moments, en effet donne chaque jour à ses contempteurs le fouet pour se faire battre. Car, gouverner, c’est communiquer ; et la communication en temps de crise doit être des plus méticuleuses et des plus performantes et efficaces. De nos jours, avec les médias à profusion qui existent, on peut diffuser largement, rapidement, permanemment et efficacement des messages vitaux, mobilisateurs, véridiques et rassurants afin d’informer chaque jour les populations qui en ont besoin pour appréhender ce qui leur arrive et mieux supporter leurs angoisses existentielles.

Comment comprendre qu’à la place, c’est la rumeur, les fake news (fausses nouvelles), la désinformation et l’intoxication qui prennent le dessus, et inondent la toile, affolant davantage toute la nation ? C’est aujourd’hui le printemps des réseaux sociaux qui prospèrent devant une communication publique inexistante, déficitaire ou qui ne sait pas anticiper et devancer la chienlit. Les médias classiques et conventionnels, publics et privés, ont tendance à être submergés et noyés par les réseaux sociaux qui véhiculent le meilleur et le pire.

A titre d’exemple, la rencontre du chef de l’Etat le vendredi 8 juillet 2022 à Ouagadougou avec ses prédécesseurs est intervenue de manière abrupte, sans préalable et sans préparation des opinions mises devant le fait accompli. Comme si ce qui arrive en Côte-d’Ivoire en matière de réconciliation pouvait être reproduit à l’identique au Burkina, un pays où la classe politique, intellectuelle et sociale est éclairée à outrance, rompue aux luttes de longue date, teigneuse et rebelle à souhait. La demande de pardon de l’ex-président Blaise Compaoré le 26 juillet dernier est intervenue de la même manière, sans la bonne procédure. Il y a pire : la rumeur sur les quatorze camions citernes disparus dans les forêts de l’Est, sur l’inhumation des restes de Thomas Sankara le 4 aout dernier, sur l’existence d’une piste d’atterrissage clandestine, sur la fermeture de la frontière malienne, sur le deal de deux ans avec les terroristes, le silence sur les vivres pourris de la SONAGES, sur les mobiles de la détention temporaire de l’ex-président Roch Kaboré, sur les audits en cours, la léthargie du Conseil supérieur de la communication… Autant de faits et de réalités avérés ou non qui nécessitent une communication publique vigoureuse pour lever les équivoques et apporter la lumière et l’apaisement. Hélas !

Il a fallu l’interview du Premier ministre Albert Ouédraogo à la RTB le mardi 23 aout dernier pour que certaines ambiguïtés soient partiellement levées. Malheureusement, sa bourde sur l’information préalable de la famille de Thomas Sankara et de la magistrature à propos de la venue de Blaise Compaoré a jeté une ombre sur cette excellente interview. Encore un problème de communication publique mal géré.

C’est autour de la commémoration des 4 et 5 aout 2022 que le Burkina a connu une effervescence politique et sociale sans précédent. Tant les ambigüités, les non-dits et les silences ont fait monter la moutarde et donner des arguments à tous ceux qui croient avoir un destin national de s’agiter, de pester et de se porter en messies prêts à sauver le pays du naufrage, mieux que les tenants actuels du pouvoir.

Le 30 juillet 2022, le mouvement Burkinabè unis pour la transformation sociale (BUTS) a été lancé et a aussitôt appelé à la mise en place d’un cadre, pour un « recadrage » de la transition.

Le 4 aout 2022, c’est au tour du Front patriotique (FP) de faire son apparition dans le but, selon ses promoteurs, de promouvoir une autre transition politique. En effet, il a lancé un appel à tous les Burkinabè à se mobiliser autour des 9 points de sa plateforme de lutte, en particulier celui d’œuvrer sans délai à la mise en place d’une transition politique légitime et souveraine.

Auparavant le 26 juillet 2022, le paysage public burkinabè a enregistré, la naissance d’un mouvement citoyen appelé la Mobilisation des Intelligences pour le Faso (M. I. Fa) porté par des intellectuels. Sitôt lancée, la M.I.Fa a fait une déclaration sur la situation nationale, et demandé la « démission de Paul-Henri Damiba et la dissolution du MPSR (Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration).

Avant cela, le Forum Ditanyè a vu le jour le 19 mai dernier avec pour vocation « de créer les conditions d’une réflexion profonde sur la meilleure façon de doter le Burkina Faso d’institutions politiques et d’une démocratie qui règlent les problèmes des citoyens afin qu’ils s’érigent en gardiens intrépides de ces instances ».

Dans le sillage, des OSC telles que le Front de libération nationale, le mouvement Sauvons le Burkina, Génération de Veille citoyenne (GVC), la Coordination nationale pour une transition réussie (CNTR), le Collectif des OSC des Hauts-Bassins, le Balai citoyen…, se sont fait entendre, bruyamment sur la situation nationale.

Alors même que le pays agonise, ses filles et ses fils, incapables de taire leurs divergences et leurs querelles pour lui porter secours, se chamaillent plutôt à son chevet pour leur positionnement politique et social, au moment où les forces de défense et de sécurité nationales et les VDP ont besoin de l’union sacrée pour mieux combattre la nébuleuse terroriste. Car le terrorisme prospère dans les pays vulnérables et faillis. Et le Burkina présente aujourd’hui les symptômes d’une nation en déconfiture, du fait de l’incapacité de ses enfants à s’unir pour la défendre, par patriotisme, au-delà du clanisme. Pour Napoléon Bonaparte « l’amour de la patrie est la première vertu de l’homme civilisé ».

Si les 20 millions de Burkinabè en effet se donnaient la main de nos jours, dans un élan de patriotisme, de combattivité, d’intégrité et de dignité, les maitres mots de Thomas Sankara que beaucoup idolâtrent aujourd’hui sans le comportement conséquent, le terrorisme allait se chercher et disparaitre en un clin d’œil. Hélas ! La guerre anti-terroriste apparait de nos jours comme une plantation de café et de cacao que beaucoup voudraient contrôler ou se réapproprier à leur seul profit. Tant pis pour les deux millions de déplacés internes, tant pis pour les crève-la-faim et autres sans culotte, tant pis pour les centaines d’écoles fermées et les milliers d’enfants errants !

Les mêmes qui ont laissé la gangrène prospérer et pourrir six ans durant, sont les mêmes qui s’impatientent, harcèlent et vilipendent aujourd’hui les autorités en place, comme pour leur imputer le tort d’avoir renverser l’ordre précédemment établi pour rien, en déplorant l’absence de résultats positifs, en un tour de main.

Au vrai, les Burkinabè sont un peuple nostalgique, rancunier, toujours dans la rumination du passé. Les lois universelles nous apprennent cependant que ce qui est fini est fini, le passé appartient au passé ; seules les leçons du passé importent pour aller de l’avant et construire l’avenir. « Quand le passé n’éclaire pas l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » a dit Alexis de Tocqueville.

Tous ceux qui contestent, s’impatientent ou travaillent pour une autre transition, en repartant à zéro, malgré leur science et leur expérience ont tort. "La connaissance est inutile si nous ne savons pas l'utiliser", dit-on. Cela est vrai à tous les niveaux et sous tous les cieux. Ne vaut-il pas mieux mettre l’énergie pour se préparer à la compétition électorale prévue dans moins de deux ans que de vouloir tout remettre en cause au risque de s’éterniser dans l’absurdité d’une autre transition, par essence exceptionnelle et éphémère, alors même que le pays est en péril ? In fine, la politique de la table rase que nous pratiquons depuis 1966 est pathologique et condamne le pays à un éternel recommencement.

Certes, la transition actuelle pourrait être « recadrée » dans sa gouvernance et dans ses procédures, en incluant éventuellement de nouvelles ressources positives en rade. Mais la remettre en cause par ressentiment ou pour jouer les premiers rôles est insensé et incompréhensible de nos jours. Le Burkina a besoin de l’union de ses enfants pour le défendre et non pour le détruire dans des affrontements fratricides, face à l’ennemi commun qui menace. Le malheur est que ces dissensions au niveau des hommes politiques ont un impact évident sur les forces de défense et de sécurité qui ont  plutôt besoin de cohésion à la base et d'entente au sommet pour être plus efficaces.

La Charte des valeurs de la transition adoptée le 27 février 2022 qui vise à préserver le bon vivre ensemble et la cohésion sociale, autour d’« un minimum vital » de valeurs autour duquel tous les Burkinabè se retrouvent, est d’une grande richesse, mais mal connue et mal appliquée. Adoptée en même temps que la charte de la Transition aux termes des travaux des assises nationales sur la refondation par les forces vives de la nation, la mise en œuvre de cette Charte des valeurs qui est inédite, fera avancer moralement le Burkina, si une communication appropriée la mettait en exergue et si les a priori faisaient place à une lecture objective et constructive.

Face à l’hydre terroriste qui menace, seul un peuple déterminé et uni autour de valeurs communes positives peut vaincre et triompher facilement. Pas dans le capharnaüm actuel. C’est cela la vérité que tous devraient accepter avec lucidité et réalisme, dans la tolérance. Eh oui, la tolérance ! « Je n’aime pas le mot tolérance, mais je n’en connais pas de meilleur », a dit à juste titre Gandhi.

                                                                                         

Jean-Paul KONSEIBO

DP

Commune-actu.net