Editorial

 

Editorial - Burkina : " Une nation divisée court toujours à sa perte, inéluctablement"

 

Trop de sang, de morts, de haine, de misère, habitent aujourd’hui les cœurs et les esprits des Burkinabè. Le désespoir et la peur sont visibles. Alors, les voix, les plumes et les déclarations se déchainent à un rythme désordonné, vertigineux et accéléré jamais atteint. Certains en veulent aux autorités actuelles qui ont osé prendre la patate chaude dans leurs mains qu’elles tardent à faire refroidir. D’autres, naïvement, attendent déjà un messie, d’ici ou d’outre-mer, qui viendra les délivrer.

Quelle misère, lorsqu’une jeunesse, force vive d’une population de 20,5 millions d’âmes, pleine de force physique et mentale, au lieu de réclamer des armes pour monter au front pour combattre l’ennemi, attend que les enfants d’autres nations viennent verser leur sang pour les sauver chez eux !

En réalité, on a touché le fond ; on ne peut que remonter…Mais quand et comment ?

Les propos de Sidi Konaté, sociologue, spécialiste du djihadisme dans le Sahel sont révélateurs : « l’armée burkinabè est dépassée par la multiplication des fronts ; elle manque surtout de moyens matériels et d’effectifs ». Ce constat fait il y a quelques années déjà semble toujours d’actualité. Alors, que faire ? La participation communautaire, à côté de l’armée de métier, apparait dès lors comme une solution évidente et indispensable. Car, face à la multiplication des fronts d’attaque de l’ennemi, il devient impératif d’assurer un maillage total du territoire national, comme les terroristes qui ont eu le temps, six années durant, de se répandre partout, afin d’assurer la défense et la sécurité des populations civiles, à côté des forces de défense et de sécurité qui, visiblement, ne peuvent pas être partout, alors que la menace est partout. La création récente de la brigade de veille et de défense patriotique, suite à la tenue du Conseil supérieur de défense nationale, va dans le bon sens, à condition que cette nouvelle entité soit participative et populaire. Alors, l’administration et l’ensemble des services étatiques pourraient se déployer sur les 356 communes urbaines et rurales et rendre service aux citoyens, à commencer par les deux millions de déplacés internes qui vivent aujourd’hui les jours les plus sombres de leur existence sur terre.

L’Etat islamique et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans et leurs supplétifs locaux qui attaquent notre pays sont loin d’être des enfants de chœur. Ce sont des tueurs sans visage. Et nous aurons tort de les combattre en nous amusant. L’Egypte, l’Algérie, la Libye de Kadhafi, la Mauritanie… ont mis les grands moyens pour écraser cette hydre islamiste chez eux. Et ce sont nos Etats sub-sahariens, minés et affaiblis par la corruption et la mal gouvernance que l’islam radical et le grand banditisme cherchent à mettre à genou, à occuper et à répandre leur idéologie obscurantiste.

« La confiance vient de la compétence », dit-on. L’autorité politique et militaire en place devrait faire preuve de savoir-faire et d’efficacité pour gagner la confiance de la population qu’elle pourrait dès lors fédérer dans une union sacrée pour sauver la patrie en danger.  Car comme le dit Abraham Lincoln « une nation divisée court toujours à sa perte, inéluctablement ».

Le dernier sommet de la CEDEAO, tenu le 3 juillet 2022 à Accra, a réduit la période de la transition à 24 mois à partir du 1er juillet 2022, suite à un compromis dynamique qui permet au Burkina d’échapper aux sanctions économiques et financières. C’est dire que les militaires qui ne sont là que pour deux ans au plus, devraient dès lors chercher à redorer leur blason, avant de transmettre avec bravoure et honneur le relais dans le cadre d’un retour à une vie constitutionnelle normale.

Dans leurs querelles stériles et leurs ressentiments mal camouflés, certains hommes politiques et leurs relais sociaux qui ont montré leurs limites et qui, toute honte bue, passent le temps à dénigrer et à décourager les acteurs de la reconquête du territoire, devraient dès lors savoir raison garder. Que gagnent-ils dans leurs manœuvres de déstabilisation manifeste, sachant que la gestion du pays leur reviendra sous peu si le peuple le décide ? Comme le dit un penseur, « notre capacité de discernement se réduit au fur et à mesure que nous laissons nos passions nous envahir ». Une pause s’impose donc chez certains caciques politiques et certains acteurs de la société civile, afin de retrouver la raison et la sérénité perdues, face à la nation en péril. L’intelligence politique et pratique voudrait que les esprits chagrins poussent plutôt les militaires à réussir leur mission qui consiste à remettre le pays à flot avant de retourner dans les casernes. C’est alors qu’ils hériteront d’un pays pacifié, plus facile à gérer.

« Par l’union, vous vaincrez. Etouffez toutes les haines, éloignez tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invincibles », a dit à juste titre Victor Hugo, il y a deux siècles, comme s’il s’adressait à nous Burkinabè d’aujourd’hui.

Rien ne permet de douter du patriotisme des militaires qui ont pris en main une situation sécuritaire fort complexe qu’ils connaissent mieux que quiconque et qui déroulent un chronogramme que d’aucuns dans leur impatience, de bonne ou de mauvaise foi, contestent à longueur de journée. En fait, c’est connu, la préoccupation de nombre de politiciens est seulement de reprendre le pays en main, libéré ou au bord du gouffre, pourvu qu’ils s’emparent des manettes du pouvoir pour tirer profit des avantages matériels et financiers et assouvir leur appétit de domination. L’intérêt général est le dernier de leurs soucis. Et tant pis pour la population qui est bien souvent complice, par action ou par inaction.

Les générations se suivent et ne se ressemblent pas.

Les quinquagénaires, sexagénaires et septuagénaires qui depuis trois décennies animent la scène politique nationale et habités la plupart par l’animosité, le ressentiment et l’esprit de haine et de vengeance entre eux, devraient enfin prendre conscience de leur échec et changer de cap.

Les générations montantes qui sont arrivées aujourd’hui au pouvoir par effraction, et dans deux ans par élections, devront savoir dépasser les vieilles querelles et les inimitiés fratricides et irréductibles de leurs ainés et se retrouver autour des valeurs positives de patriotisme, d’intégrité, de dignité et de fraternité, à même de rebâtir une nation fière, forte, digne, ambitieuse et émergente à la dimension des exigences du 21ème siècle ? Les erreurs des aînés, dit-on, constituent une bibliothèque de référence pour la génération montante qui doit s’en servir pour aller de l’avant, au lieu de demeurer dans l’échec et dans la rumination morbide du passé. Il est de la responsabilité des vieux de donner des conseils et de celles des jeunes de les accepter ou de les refuser. Mais les anciens ne devraient jamais se lasser de donner le bon conseil, afin de pousser les jeunes à l’action positive. C’est là leur place.

« A chaque tournant de l’histoire, la société génère des hommes et des femmes, soit pour être acteurs de sa transformation positive, soit pour être acteurs de sa tragédie ». Que chaque homme et chaque femme de notre histoire contemporaine, retiennent cela et travaillent à être, non pas acteurs de la tragédie de cette nation burkinabè, mais plutôt acteurs de sa transformation positive et glorieuse.

« Les temps faciles créent des hommes faibles, les hommes faibles créent des temps difficiles, les temps difficiles créent des hommes forts … ». Notre nation est dans cette situation aujourd’hui.

 

Jean-Paul KONSEIBO

Directeur de la publication

Commune-actu.net